Rousseau et Voltaire


Dans la rue de Valois l’énorme édifice de la Banque de France occupe désormais une grande partie des numéros pairs de la rue. 

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Rue de Valois, façade de la Banque de France et ancien hôtel de la baronne de Fontaine-Martel chez qui Voltaire séjourna

Au XVIIIe siècle, au n°20, était situé l’hôtel de la baronne de Fontaine-Martel chez qui Voltaire logea de décembre 1731 à mai 1733. A cette époque Rousseau avait déjà fait connaissance avec Paris. Il y séjourna environ un mois chez un colonel suisse, au cours de l’été 1731. La brièveté de ce séjour s’explique par le fait que le jeune Rousseau, qui vient d’avoir 19 ans, n’a pas obtenu ce qu’il escomptait: au lieu d’être le gouverneur du neveu du colonel, on lui proposa un simple poste de valet sans gages ! Il espérait également revoir Mme de Warens, mais celle-ci avait quitté Paris. Il reprit donc rapidement la route de la Savoie.

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D'après Quentin de La Tour
Francois Marie Arouet de Voltaire, dit Voltaire (1694-1778) - tenant un exemplaire de "La Henriade"/
Versailles, châteaux de Versailles et de Trianon

Voltaire-Rousseau : les rapports entre les deux hommes vont être parfois très saignants. Ils vont s’affronter à travers leurs écrits respectifs et échanger quelques lettres, mais ils ne se verront sans doute jamais (il n’existe, à ce jour, aucun témoignage d’une quelconque rencontre entre les deux hommes). Pourtant, au départ, leurs rapports furent fort courtois, car Rousseau admirait les écrits de Voltaire. Et celui-ci considérait Rousseau comme un collaborateur de l’Encyclopédie, et à ce titre, un participant actif au combat contre le fanatisme religieux et contre les préjugés. Mais les deux hommes avaient des idées beaucoup trop différentes. Rousseau, homme du peuple, va s’attaquer aux nantis, tandis que Voltaire, sa vie durant, sera un protégé des grands seigneurs de ce monde et amassera une immense fortune.

Leurs rapports se sont véritablement détériorés à partir de la lettre que Rousseau adresse à Voltaire en juin 1760. Rousseau y avoue sa haine de l’homme, tout en restant très respectueux de l’écrivain. Dans cette lettre, il l’accuse de corrompre les mœurs de Genève en menant une vie dissolue, et surtout d’avoir tout fait pour monter les gens de cette ville contre lui. Une susceptibilité exacerbée qui lui causa encore de nombreux désagréments… Avec cette lettre, Rousseau signe une déclaration de guerre, même s’il avoue garder son admiration pour l’écrivain : « Je ne vous aime point, Monsieur; vous m'avez fait les maux qui pouvaient m'être les plus sensibles, à moi votre disciple et votre enthousiaste. Vous avez perdu Genève pour le prix de l'asile que vous y avez reçu; vous avez aliéné de moi mes concitoyens pour le prix des applaudissements que je vous ai prodigués parmi eux : c'est vous qui me rendez le séjour de mon pays insupportable; c'est vous qui me ferez mourir en terre étrangère […] Je vous hais, enfin, puisque vous l'avez voulu; mais je vous hais en homme encore plus digne de vous aimer si vous l'aviez voulu. De tous les sentiments dont mon cœur était pénétré pour vous, il n'y reste que l'admiration qu'on ne peut refuser à votre beau génie et l'amour de vos écrits. »

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Estampe représentant Rousseau en compagnie de Voltaire

Leur combat politique n’est pas le même. Rousseau dénonce le luxe et l’inégalité sociale, alors que Voltaire est partisan de l’ordre et de l’oligarchie. Il écrit dans son volumineux Essai sur les mœurs et l’esprit des nations (1756) : « l’esprit d’une nation réside toujours dans le petit nombre qui fait travailler le grand, est nourri par lui, et le gouverne. »

A celui qui tient de tels propos, Rousseau ne peut passer que pour un révolutionnaire :
« Le riche ne trouve point étrange que le profit soit en raison inverse du travail, et qu’un fainéant dur et voluptueux s’engraisse de la sueur d’un million de misérables épuisés de fatigue et de besoin. » (Discours sur les richesses, texte écrit vers 1746 et publié la première fois en 1853),

« Le luxe nourrit cent pauvres dans nos villes, et en fait périr cent mille dans nos campagnes. » (Dernière réponse de Rousseau à M. Bordes, 1752)

Parlant du personnage de Philinte du Misanthrope de Molière : « Philinte est le sage de la pièce : un de ces honnêtes gens du grand monde dont les maximes ressemblent beaucoup à celles des fripons ; de ces gens si doux, si modérés, qui trouvent toujours que tout va bien, parce qu’ils ont intérêt que rien n’aille mieux ; qui sont toujours contents de tout le monde parce qu’ils ne se soucient de personne ; qui, autour d’une bonne table, soutiennent qu’il n’est pas vrai que le peuple ait faim ; qui, le gousset bien garni, trouvent fort mauvais qu’on déclame contre les pauvres ; qui, de leur maison bien fermée, verraient voler, piller, égorger, massacrer tout le genre humain sans se plaindre, attendu que Dieu les a doués d’une douceur méritoire à supporter les malheurs d’autrui. » (Lettre à d’Alembert sur les spectacles, 1758)

« Le riche tient la loi dans sa bourse, et le pauvre aime mieux le pain que la liberté. » (Lettres écrites de la montagne, 1764).

Sur le plan religieux également, leurs idées diffèrent fortement. Voltaire cherche à détruire la religion chrétienne qu’il accuse d’être une secte fanatique – il faut lire le violent pamphlet antichrétien du Sermon des cinquante, dont il n’avouera jamais être l’auteur de peur d’encourir le pire des sorts – alors que Rousseau clame ouvertement son admiration dans le Christ : « Oui, si la vie et la mort de Socrate sont d’un sage, la vie et la mort de Jésus sont d’un Dieu, dit-il dans la Profession de foi du vicaire savoyard. » Mais croit-il vraiment que le Christ est le fils du Père envoyé pour sauver les hommes ? On peut en douter, comme lui écrira un protestant : « Si je ne me trompe, tu soutiens dans ton « Émile » que l’homme est naturellement bon ; si cela est, il n’a naturellement point besoin de Sauveur». Rousseau s’est fait sa propre religion : il est partisan d’une foi sans dogme où l’homme est en rapport direct avec Dieu (et n’a donc plus besoin de l’Église). Il récuse la doctrine du péché originel et ne croit pas en la Révélation. 

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Charles Corbett
Monsieur De Voltaire
Estampe

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Charles Corbett
Monsieur De Voltaire
Estampe

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Jean-Baptiste-Nicolas de Poilly  
François-Marie Arouet, dit Voltaire
Estampe

Voltaire et Rousseau ont donc des opinions très opposées, à la fois en politique et en religion. Et à partir de la lettre de Rousseau de juin 1760 (sa dernière lettre à Voltaire), Voltaire montre une férocité atroce envers le « Citoyen de Genève ». Il déverse son fiel contre ce « gueux » sans instruction qui a osé se mêler, avec succès, de philosophie! En décembre 1764 il est l’auteur d’un féroce pamphlet contre Rousseau qu’il n’a pas le courage de signer (Sentiment des citoyens) et dans lequel on peut lire : « On a pitié d’un fou, mais quand la démence devient fureur, on le lie. La tolérance qui est une vertu serait alors un vice ». Ce pamphlet se termine par une demande de mise à mort : « Mais il faut lui apprendre que si on châtie légèrement un romancier impie, on punit capitalement un vil séditieux ». Ce libelle rend également public l’abandon des cinq enfants de Rousseau à l’Assistance publique. Le coup fut terrible pour Rousseau, d’autant plus qu’il n’imagina pas un instant que Voltaire en fut l’auteur.

Jusqu’à la fin de sa vie, Voltaire continuera à déverser ses insultes contre Rousseau. Dans sa correspondance, il le traitera de « singe ingrat », de « fou », de « monstre », de « petit séditieux »… Dans Les Adorateurs (1769), il écrira : « un petit homme né dans la fange, pétri de tout l'orgueil de la sottise, de toute l'avarice attachée à son éducation, de toute l'ignorance de son école ». Enfin, dans Questions sur l’Encyclopédie (1770) : « Quelle est donc l’espèce de philosophie qui fait dire des choses que le sens commun réprouve du fond de la Chine jusqu’au Canada ? N’est-ce pas celle d’un gueux qui voudrait que tous les riches fussent volés par les pauvres, afin de mieux établir l’union fraternelle entre les hommes ? »

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