Vladimir, Nadejda et Inessa


Demeure de Lénine et Kroupskaïa

En juillet 1909, peu après la réunion du Comité élargi de la rédaction du Proletari, Lénine et Kroupskaïa quittèrent l'appartement de la rue Beaunier pour emménager dans un appartement plus modeste au n° 4 de la rue Marie-Rose, dans le même quartier. C'était une construction plus récente avec chauffage central – les Oulianov avaient souffert du froid dans le logement précédant qui en était démuni. L'appartement était constitué de deux chambres, cuisine et salle de bain. Aline nous le décrit ainsi : « L'une des chambres où l'on arrivait par un petit couloir, c'était le cabinet de travail de Lénine. Elle était éclairée par deux fenêtres. Son 'bureau', c'était tout simplement une grande table de bois blanc recouverte d'une toile cirée noire. Le mobilier était composé d'une chaise ordinaire et dans un coin à droite, d'un divan bas, assez large, recouvert d'une housse grise et noyé sous les livres. Partout des livres. Sur les étagères, sur une planche, sur le parquet ! Au bord du divan il y avait un jeu d'échecs. C'était là qu'on jouait. »

La mère de Kroupskaïa dormait dans la chambre plus confortable, tandis que Lénine et sa femme partageaient la pièce d'intérieur, illuminée par une porte vitrée qui donnait sur la cuisine. Nadya réalisait un gros travail de correspondances pour le parti, ce qui les obligea de prendre une aide pour le ménage qui venait tous les matins pour deux ou trois heures.

Les bicyclettes de Lénine. Lénine et Kroupskaïa aimaient beaucoup se balader à pied, mais aussi et surtout en vélo. Ces promenades étaient la distraction préférée de Lénine. Ils avaient ramené leurs bicyclettes de Genève. L'une d'entre elles avait été commandée en Allemagne et expédiée depuis Berlin. Il soignait minutieusement ces deux vélos. Il les graissait entièrement pour les ranger à la cave durant l'hiver. Puis, au printemps il les sortait, les essuyait, les frottait pour qu'ils soient prêts à reprendre du service. Kroupskaïa et lui font de longues balades dans le Sud de Paris : Fontainebleu, Bombon (un endroit qui lui plut et où ils passèrent l'été 1909), Longjumeau (où s'organisera l'école du parti en 1911), le bois de Verrières, la forêt de Clamart, étaient quelques-unes de leurs destinations préférées. Manque de chance, le premier vélo lui fut subtilisé alors qu'il travaillait à la Bibliothèque nationale : « il avait l'habitude de laisser sa bicyclette dans l'escalier d'une maison voisine, en payant chaque fois 10 centimes à la concierge. Un jour se présentant pour chercher sa bicyclette, il constata sa disparition. La concierge lui déclara qu'elle l'avait simplement autorisé à placer la bicyclette dans l'escalier mais ne s'était point chargée de la garder »(Kroupskaïa) Quelque mois plus tard des amis firent une collecte et lui achetèrent un nouveau vélo. Celui-ci ne fut pas son dernier. Lors d'une de ses balades à Juvisy-sur-Orge en décembre 1909, où il suivait des exercices d'aviation, une de ses passions, il fut renversé par une voiture conduite par un vicomte. Dans l'accident, le vélo était devenu inutilisable. Lénine intenta un procès au vicomte et obtint gain de cause. 

Avancez jusqu'au numéro 2 de la rue.

Inessa Armand, la passion d'une militante

Parmi toutes les personnes qui évoquent à la fois Paris et la révolution russe, Inès (ou Inessa) Armand occupe une place particulière. C'est sur elle que l'on a tissé un roman d'amour sur la prétendue (et possible) relation sentimentale qu'elle aurait eue avec Lénine. 

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Inessa Armand en 1904

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L'entrée de la maison de Inessa Armand

Inessa, née à Paris en 1874, était une femme dynamique, jeune, pleine d'énergie. Elle éprouvait une vraie passion pour Lénine qui l'installa près de chez lui à Paris, et la fit par la suite venir le rejoindre à Cracovie en 1912 ; puis à Berne en 1914, et en 1917 à Moscou où ils partirent dans le même train blindé. Il est tout à fait possible que les deux aient eu une relation et que Kroupskaïa en ait eu connaissance ; au point de proposer à Lénine de se séparer. Mais la vie et l'action d'Inessa ne peuvent être réduites à une relation amoureuse.

Inessa Armand
Née Élisabeth Pécheux d'Herbenville, Inessa est la fille du chanteur d'opéra Théodore Pécheux d'Herbenville (connu sous le nom de scène Théodore Stéphane), et de Nathalie Wild, une comédienne. Après la mort de son père en 1879, elle part vivre chez sa tante à Moscou qui est professeure de musique chez les Armand, dont le père, Eugène, est un riche industriel du textile. Inessa finit par épouser un des fils Armand, Alexandre, dont elle aura quatre enfants. À vingt-six ans elle tombe amoureuse du frère d'Alexandre, Vladimir (Volodia), son cadet de neuf ans, s'installe avec lui à Naples et donne naissance à un autre enfant. Déjà engagée dans la défense des droits des femmes elle est, entre 1905 et 1909, de retour à Moscou où elle s'intéresse au mouvement révolutionnaire et rallie la cause bolchévique. Elle est arrêtée à plusieurs reprises et vit clandestinement à Pétersbourg. En 1909 elle rejoint Volodia sur la Riviera française ; il est très malade et succombera quelques temps après.
Cette perte la met dans un état de dépression, d'autant qu'elle ne peut rentrer en Russie et doit rester éloignée de ses enfants. Après Pâques 1909 elle s'installe pour quelques mois à Paris. Elle y rencontre Lénine lors d'une conférence dans l'un des cafés de l'avenue d'Orléans. Après l'été elle part pour Bruxelles pour s'inscrire à l'Université Nouvelle de cette ville. Elle obtient son diplôme en sciences économiques le 30 juillet 1910 après avoir terminé ses études en un an au lieu de deux. Elle participe au travail du POSDR à Bruxelles et aux 8e Congrès à de l'Internationale Socialiste à Copenhague à la fin du mois d'août et, juste avant, à la Deuxième Conférence des Femmes Socialistes. Elle revient à Paris en Septembre 1910, accompagnée de sa famille et loue un appartement avenue Reille, en face du Parc de Montsouris. L'exil d'Alexandre, son ex-mari, ayant pris fin, ses enfants partent pour la Russie. Elle déménage alors dans une pension chez un couple de Russes, les Mazanov, habitant rue Barrault. Elle se rend souvent à la Sorbonne où elle assiste à des cours, et à la librairie russe de l'Avenue des Gobelins.
Elle participe régulièrement aux sessions de la section de Paris du groupe bolchevik au café des Manilleurs et devient membre du Présidium de la section. Dans ce contexte, elle remplace la Kroupskaïa à la correspondance avec les groupes bolchéviques en Europe occidentale et s'occupe aussi des relations avec les socialistes français.
Autour de la relation entre Inessa et Lénine il y a eu une floraison de littérature. Avec le temps, un mythe s'est formé sur leur amour au point même d'en faire le sujet central du film "Lénine à Paris". Certains témoignages ou reconstructions sont clairement le fruit de l'imagination, sinon de la hargne, d'anciens camarades ou opposants. Toujours est-il qu'ils étaient très proches et que leur correspondance avait parfois un caractère très personnel. Sans s'attacher à trop fantasmer sur ce que fut leur vie privée, on peut supposer qu'il y eut entre eux un attachement réciproque empreint de sentiments profonds et sincères . Même s'il abusait un peu de l'abnégation d' Inessa – au point que le principal biographe de celle-ci, Ralph Carter Elwood, lui donne le surnom de « His Girl Friday » – Lénine éprouvait de l'affection pour elle et fut profondément touché par sa mort en 1920. 

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