M. Gillenormand rue des Filles-du-Calvaire


Dans Les Misérables, M. Gillenormand, le grand-père de Marius, est un grand bourgeois qui loge 6, rue des Filles-du-Calvaire (prolonge au nord la rue Vieille-du-Temple), dans une maison sans doute bâtie au XVIIe, mais plus vraisemblablement au XVIIIe siècle s'y l'on se fie au titre du chapitre qui la décrit : tel maître, tel logis. Or le maître des lieux tenait du dix-huitième siècle : frivole et grand. Cette maison, nous dit encore Hugo, a été démolie et rebâtie depuis, et le chiffre en a probablement été changé dans ces révolutions de numérotage que subissent les rues de Paris. Il est donc difficile de la situer exactement. 

M. Gillenormand – dont l'histoire est truffée d'allusions autobiographiques - annonce ce que sera Victor Hugo après l'exil, un vieillard alerte et qui ne manquera pas une occasion de courtiser les femmes :

C'était un vieillard particulier, et bien véritablement l'homme d'un autre âge, le vrai bourgeois complet et un peu hautain du dix-huitième siècle, portant sa bonne vieille bourgeoisie de l'air dont les marquis portaient leur marquisat. Il avait dépassé quatre-vingt-dix ans, marchait droit, parlait haut, voyait clair, buvait sec, mangeait, dormait et ronflait. Il avait ses trente-deux dents. Il ne mettait de lunettes que pour lire. Il était d'humeur amoureuse, mais disait que depuis une dizaine d'années il avait décidément et tout à fait renoncé aux femmes. Il ne pouvait plus plaire, disait-il ; il n'ajoutait pas : Je suis trop vieux, mais : Je suis trop pauvre. Il disait : Si je n'étais pas ruiné… héée ! — Il ne lui restait en effet qu'un revenu d'environ quinze mille livres. Son rêve était de faire un héritage et d'avoir cent mille francs de rente pour avoir des maîtresses. Il n'appartenait point, comme on voit, à cette variété malingre d'octogénaires qui, comme M. de Voltaire, ont été mourants toute leur vie ; ce n'était pas une longévité de pot fêlé ; ce vieillard gaillard s'était toujours bien porté. Il était superficiel, rapide, aisément courroucé. Il entrait en tempête à tout propos, le plus souvent à contre-sens du vrai. Quand on le contredisait, il levait la canne […]

Il demeurait au Marais, rue des Filles-du-Calvaire, n° 6. La maison était à lui. […] Il occupait un vieil et vaste appartement au premier, entre la rue et des jardins, meublé jusqu'aux plafonds de grandes tapisseries des Gobelins et de Beauvais représentant des bergerades ; les sujets des plafonds et des panneaux étaient répétés en petit sur les fauteuils. Il enveloppait son lit d'un vaste paravent à neuf feuilles en laque de Coromandel. De longs rideaux diffus pendaient aux croisées et y faisaient de grands plis cassés très magnifiques. Le jardin, immédiatement situé sous ses fenêtres se rattachait à celle d'entre elles qui faisait l'angle au moyen d'un escalier de douze ou quinze marches fort allègrement monté et descendu par ce bonhomme. […]

Ses manières tenaient le milieu entre l'homme de cour qu'il n'avait jamais été et l'homme de robe qu'il aurait pu être. Il était gai, et caressant quand il voulait. Dans sa jeunesse, il avait été de ces hommes qui sont toujours trompés par leur femme et jamais par leur maîtresse, parce qu'ils sont à la fois les plus maussades maris et les plus charmants amants qu'il y ait. (Les Misérables, Lacroix, 1862)

Notons dans cette description le soin de Victor Hugo de se défendre d'avoir été un homme de cour, ce qu'on lui reprocha souvent sous la Monarchie de Juillet, et notamment d'avoir reçu dans son salon de la place Royale le futur héritier du trône et son épouse…

C'est dans cette belle demeure de la rue des Filles-du-Calvaire que Jean Valjean amena le corps ensanglanté de Marius, rescapé de la barricade. Après plusieurs semaines de convalescence, Marius se remit de sa blessure. Il renoua avec Cosette et lui demanda sa main. Celle-ci accepta et la cérémonie religieuse eut lieu en l'église Saint-Paul et leur nuit de noces correspondit à la première nuit du poète avec Juliette Drouet : La nuit du 16 au 17 février 1833 fut une nuit bénie. Elle eut au-dessus de son ombre le ciel ouvert. Cette nuit se déroula dans la demeure de M. Gillenormand, après le dîner passé dans la salle-à-manger. La maison se transforma alors en temple divin, en temple de l'amour :

La soirée fut vive, gaie, aimable. La belle humeur souveraine du grand-père donna l'ut à toute la fête, et chacun se régla sur cette cordialité presque centenaire. […] Il y eut tumulte, puis silence. Les mariés disparurent. Un peu après minuit la maison Gillenormand devint un temple.

Ici nous nous arrêtons. Sur le seuil des nuits de noce un ange est debout, souriant, un doigt sur la bouche. L'âme entre en contemplation devant ce sanctuaire où se fait la célébration de l'amour. […] Quelque chose de cette joie va à Dieu. Là où il y a vraiment mariage, c'est-à-dire où il y a amour, l'idéal s'en mêle. Un lit nuptial fait dans les ténèbres un coin d'aurore. […]

Aimer ou avoir aimé, cela suffit. Ne demandez rien ensuite. On n'a pas d'autre perle à trouver dans les plis ténébreux de la vie. Aimer est un accomplissement.
(Les Misérables,
Lacroix, 1862)

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Gustave Brion (1824-1877), Monsieur Gillenormand

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