Place de l'Odéon. 1978 Photo: courtoisie de John Weiss, via Flickr

Le café Voltaire

L'archéologie de Paris ne se reconnaît pas seulement à ses ruines et à ses monuments qu'on peut admirer en se promenant dans la ville. Elle gît aussi dans ses fantômes, dans ces lieux qui ont existé et ont laissé des traces invisibles, enfouies, dans ses rues et dans son âme, mais qui ont aujourd'hui disparu. Les lieux ont une âme, comme le disaient jadis les Latins, en employant la belle expression de genius loci, c'est-à-dire le génie du lieu, dont l'âme  provient de l'esprit des personnes qui les ont fréquentés. Le café Voltaire a pu trouver cette âme dans une des histoires les plus romantiques de la Révolution française. 

C'est au numéro 1 de la place de l'Odéon, autrefois rue du Théâtre-français, qu'il faut aller en quête de cette mémoire fantomatique. Et il faut y aller les yeux clos, en rêvant au passé, pour restituer dans son esprit, grâce au pouvoir de l'imaginaire, l'atmosphère mythique du vieux Paris. Parce qu'à cette adresse, aujourd'hui siège du département de littérature de l'éditeur Flammarion, s'élevait un des établissements dont le comptoir a vu défiler l'histoire de presque deux siècles de la vie intellectuelle, artistique, et littéraire françaises. 

Le Café Voltaire ouvre ses portes en 1750. C'est un moment troublant pour la ville de Paris, alors secouée par des violentes émeutes. Au mois de mai, la foule parisienne décide de protester contre la monarchie par une marche sur Versailles, qui se termine avec l'intervention des forces armées. La période est tellement tendue que le roi Louis XV demande à prévoir une route alternative, qu'il fait immédiatement construire afin de pouvoir contourner la capitale pendant ses déplacements, route qui a été dès lors baptisée par la population « Route de la Révolte ».  

Né au cours des prémisses d'un mécontentement populaire qui fera bientôt basculer l'ensemble du système politique français, le Café Voltaire devient rapidement un lieu de retrouvaille pour les jeunes révolutionnaires ainsi que pour tous ceux qui réfléchissent à une nouvelle France, qui se battent pour une société plus libre, et qui, derrière les tables de ce fameux établissement, discutent de l'avenir de leur pays.   

Camille et Lucile Desmoulins, alors logés au 2 rue du Théâtre-français, devenu aujourd'hui le n° 22 de la Place de l'Odéon, avaient coutume de se rendre régulièrement au café. Ils s'étaient rencontrés au début des années 1780. Elle, Lucile, venait d'une famille de l'aristocratie française, et avait grandie dans l'insouciance, voire dans l'ennui propre à son éducation de jeune fille appartenant à la noblesse, tandis que Camille, avocat de province âgé d'une dizaine d'années de plus qu'elle, avait cherché à trouver dans la protection de Madame Duplessis, mère de Lucile, un moyen de fuir ses soucis financiers, et de pouvoir vivre des ses écrits. Il devint familier des Duplessis. Il fréquenta régulièrement leur fille, qu'il décida d'épouser en 1787. Sa demande se vit refusée par le père, à cause de l'instabilité financière et du manque d'avenir de Camille. Il parvint à épouser Lucile trois ans plus tard, en 1790, après avoir fait preuve de l'étendu des ses idées par ses actions politiques, et avoir acquis une renommée populaire. 

David, Lucile, Horace et Camille Desmoulins

David, Lucile, Horace et Camille Desmoulins

Le 29 décembre 1790, en l'église Saint-Sulpice, les deux jeunes amoureux s'unissent en mariage et ont, parmi leurs témoins, Maximilien de Robespierre, ami proche du couple. Quatre ans de bonheur suivent cette date, comme en témoignent les pages du journal de Lucile, au cours desquelles elle donne naissance à un fils, tandis que Camille continue à se battre pour sa cause politique, jusqu'au jour où la police frappe à leur porte, le 30 mars 1794, et, avec Danton, Delacroix et Philippeaux, l'accuse d'affairisme et de mollesse au nom du Comité du salut publique. Robespierre non seulement ne prend pas sa défense, mais il est souvent considéré comme l'un des signataires de son arrestation.  

Quand on l'interroge, au Tribunal, Desmoulins répond : « J'ai trente-trois ans, âge du sans-culotte Jésus, âge critique pour les patriotes ». Il est condamné à mort et porté sur la place de la Révolution, le 5 avril 1794, afin d'être guillotiné. Sur l'échafaud, Camille crie ses derniers mots: « Voilà comment devait finir le premier apôtre de la liberté ! », puis, il demande à son bourreau de remettre à sa belle-mère une mèche de cheveux de sa femme. Son tout dernier mot est « Lucile ». Dix jours après son exécution, Lucile est décapitée à son tour. Accusée d'avoir cherché à faire évader son mari de prison, accusation par ailleurs fausse, elle quitte la vie à seulement 24 ans. Ses dernières paroles sont pour son époux : « Ô, joie! Dans quelques heures, je vais revoir Camille! »

Après la Révolution, au XIXe siècle, des innombrables modifications interviennent dans la ville de Paris à cause de l'immense travail de rénovation mené par le Baron Haussmann. Bien qu'une partie des Parisiens se soient déplacés vers les Grands Boulevards, tandis que les artistes ont élu Montmartre et ses cabarets comme nouveau quartier général de la vie artistique de la capitale, le café Voltaire tient bon, et continue à accueillir des personnalités importantes à ses tables. 

Gambetta vient régulièrement y boire son café et lire les nouvelles du jour, suivi par ses amis, avec qui il se réunit, et en particulier Alphonse Péphau, l'un de ses collaborateurs qui deviendra le fondateur de l'École de Braille et dirigea l'Hôpital des Quinze-Vingt. On y trouve aussi Jules Vallès, fondateur du journal Le Réfractaire et membre de la Commune de 1871. D'après Auguste Lapage, auteur de Les cafés artistiques et littéraires de Paris, « Vallès, lorsque Villemessant l'eût engagé à l'Evénement, aux appointements de vingt mille francs, disait qu'il y avait des individus qui se trouvaient très heureux avec trois mille francs de revenues, et qu'à d'autres il leur fallait au moins vingt mille livres. Naturellement il se plaçait dans la seconde catégorie ».

Gustave Courbet, Portrait de Jules Vallès 1855-1865 Paris, Musée Carnavalet

Gustave Courbet, Portrait de Jules Vallès

Un général polonais, Ludwik Mierosławski, l'inventeur du fameux camp roulant, en 1870 a fréquenté longtemps le Café Voltaire.  Toujours selon Auguste Lapage, « c'était un halluciné qui est mort à peu près fou, en 1878 ». Il avait participé à des nombreuses révoltes dans son pays, ainsi qu'en Italie, auprès de Garibaldi, qui lui avait confié la légion internationale italienne. Bien que toutes ses opérations aient échouées, il est considéré comme le « Napoléon polonais », à cause de sa soif de liberté, et de sa volonté, intransigeante, de voir la Pologne libre. 

À côté des hommes politiques, le café Voltaire avait aussi pour clients les écrivains. Balzac, qui avait coutume de prendre 80 cafés par jour, l'immortalise dans une de ses études philosophiques, Les Martyrs ignorés, qui date de 1847. Verlaine y laisse des ardoises, tandis que l'établissement sera également fréquenté par André Gide, Jean Moréas, Anatole France, Alfred Valette et Rachilde

Quelque temps plus tard, s'y retrouvent aussi les poètes symbolistes. Gauguin y côtoie Mallarmé, « coiffé d'un béret basque, affublé d'un macfarlane innommable et chaussé de sabots sculptés ». C'est ici, pas loin des jardins de Luxembourg, qu'on rêve de la nouvelle poésie, qu'on parle d'Indonésie et qu'on imagine l'exotisme des océans et des plantes tropicales.   

En 1894 c'est au Café Voltaire que se tiennent les réunions du comité des étudiants préparant le cortège de la Mi-Carême au Carnaval de Paris, aux origines fête des Femmes (ou fête de Blanchisseuses), qui devient aussi la grande fête des étudiants de la ville, dernier élan de vie avant l'éclipse définitive du café, qui a entraîné dans sa disparition l'atmosphère du vieux Paris, le Paris de la fin du XIXe siècle. 

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